texte alternatif


Nous sommes tous victimes de quelque chose, ne fût-ce que d'être en vie. Paul Auster



Une justice inspirée par la pitié porte préjudice aux victimes. Le Talmud



Dans le post précédent, Julius fait référence à la fronde des "Sages" du Palais Royal contre la loi sur la rétention en milieu fermé voulue par Rachida et Nicolas. Sans m'appitoyer sur ce débat, j'aimerai ouvrir une fenêtre plus large, qui, à mon sens, nous permet de prendre conscience du paysage au combien désolant qui s'offre désormais aux observateurs attentionnés de notre société. En effet, par delà les querelles de pouvoirs sur cette loi et sur son prétendu caractère attentatoire à nos chères libertés publiques, force est de constater que s'est sournoisement installé un état de schyzophrénie avancée dans tous les fors du monde occidental, que ce soit en France, en Europe ou aux Etats-Unis.


L'Homme, par le truchement d'une force philantropique conjuguée à celle plus pernicieuse d'une volonté d'éradiquer le Mal de la surface de la planète, s'est tout bonnement scindé en deux espèces d'un genre totallement inédit, mais dont les germes étaient depuis quelques années tout à fait décelables. A ma droite, nous avons la Victime et à ma gauche le Persécuteur. Les rôles sont désormais clairement dissociés alors qu'auparavant, la frontière entre l'un et l'autre était encore extrêmement ténue en ce sens que la Victime n'avait pas encore eu la "chance" d'être reconnue en tant que telle, avec des droits, des droits et encore des droits. Plus prosaïquement, je veux dire par là que l'Homme, ontologiquement coincé entre le statut de victime et celui de persécuteur, s'est fait le démiurge d'une dychotomie diabolique qui fourbit en son sein, de sombres perspectives, car qui oserait aujourd'hui braver l'interdit généralisé au terme duquel tout être humain qui se respecte ne pourrait pas se déclarer victime de la hausse des prix, victime des accidents de la route, victime de la grève des services publics (pour ne pas dire "otage", ce qui revient absolument au même), victime des tranfusions sanguines, victime du vaccin hépathique, victime du racisme, victime du saturnisme, victime du Crédit Lyonnais, victime de l'abaissement du niveau des cours d'eau en milieu rural, victime des couloirs de bus, victimes des attentats, victimes d'erreurs judiciaires, victimes du tsunami, victimes du bruit, victimes des odeurs, victime d'enfants victimes, victime de l'insécurité, victime de l'amiante, victime de la télé-réalité, victime du harcèlement moral au travail, victime des retards de la SNCF, victime de l'inceste, victime d'accidents de tunnels routiers, victime de crash aériens, victime d'avocats, victime de la fraude à la carte bancaire, victime de l'épendage, victime de chiens dangeureux, victime du SIDA, victime du cancer, victime du suffrage universel, victime des ciments français, victime du tabagisme passif, victime de la bourse et victime de la Vie?


Le droit opposable de devenir Victime figurera prochainement en première position parmi les libertés publiques, au même titre que le droit à la vie! Etre victime, c'est chic et c'est tendance. Allez! Ne vous dérobez pas. Nous avons tous, au détour d'une conversation, osé affirmer que nous étions victimes de quelque chose ou de quelqu'un. Je suis victime de mon divorce. Je suis victime d'un licenciement. Je suis victime du réchauffement climatique. je suis victime de la bétise ambiante. Je suis victime de l'uranium ukrainien ou du rapport Attali!


Cette propension à la victimisation est le résultat d'un long processus qui s'est constitué sur la fébrilité et sur la peur des hommes. Les signes que nous distillent notre époque sont sans équivoque. Prenons le principe de précaution. Une ôde aux victimes, mais seulement aux victimes potentielles, c'est à dire à vous, à moi, à toutes celles et à tous ceux qui sont entrés dans ce magnifique théatre de l'absurde qu'est la Vie. Mais les perversions sémantiques initiées par la Grande Confrérie des Victimes ne s'arretent pas là. Après la victime potentielle, on parle désormais de "victime collatérale", c'est à dire de victime indirecte, comme le droit civile de la responsabilité reconnait la notion de victime par ricochet. Il devient donc évident que nous sommes tous des victimes collatérales de tel ou tel évènement: hausse du prix des matières première, hausse de l'instabilité monétaire et financière etc.


Ainsi, la société dans laquelle l'homme devient victime se situe-t-elle aux antipodes de la société héroique. Il y a désormais la victime, le persécuteur, mais point de héros. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la France. Nous sommes pourtant à la recherche de héros. Peoplysée a réussi l'incroyable tour de passe-passe consistant à se faire passer comme tel lors de sa campagne. Dans ses discours, résonnait l'arrivée d'une ère nouvelle, d'un moment historique où tout deviendrait possible...Les français attendent un héros depuis plus de 40 ans, et tant que celui-ci ne se sera pas manifesté, la gangrène du "tous victimes" n'aura pas fini de répandre sa tyrannie totalitaire dans nos consciences.