Les humiliations se sont succédé au point de voir fleurir les bases américaines à ses frontières. Pour cause officielle de lutte antiterroriste, officieuse de sécurisation des voies énergétiques, et « off » d’encerclement stratégique de l’Iran, les américains ont investi le Caucase puis l’Asie Centrale. (carte 1)

La Russie ne maintient plus, si je ne dis pas de bêtises, que 2 bases en Géorgie, alors qu’elle y a implicitement soutenu les rebellions ossète et abkhaze. D’où la multiplication des « conseillers » américains sur la terre natale de Joseph Djougatchvili Staline. A moins que ce ne soit l’inverse. Pire encore pour eux, leur diplomatie caucasienne est un four complet depuis l’échec de leur projet de pipeline. Ils militaient en effet au départ pour le projet Bakou-Novorossiisk passant par Makhatchkala pour éviter la Tchétchénie. Mais c’est le projet reliant Bakou à Ceyhan en Turquie et passant par la Géorgie qui a été retenu, triomphe absolu de la diplomatie américaine qui sacrifie au passage la petite et exsangue Arménie, qui avait le tort de ne pas avoir complètement rompu avec Moscou (carte 2). Le projet écarte donc opportunément pour les USA la Russie de la Caspienne et de la route du pétrole en même temps qu’il favorise la Géorgie, nouveau point d’ancrage de leur stratégie caucasienne. Ce pays est désormais brouillé irréversiblement avec Moscou. Déjà que Chevardnadze n’était plus l’ami fougueux du peuple russe depuis belle lurette, alors que dire des nouveaux dirigeants issus de la révolution orange ?

En Asie centrale, Moscou n’a pu que constater l’implantation de bases américaines en Azerbaïdjan, Ouzbékistan et Tadjikistan. Le Kazakhstan bénéficiera de son côté d’une extension du pipeline précité dans quelques années. Déjà obstrué à l’ouest, voici la Russie cocufiée à l’Est. On serait parano à moins.

D’autant que j’évoquais la révolution orange à l’instant qui à vrai dire était une véritable déferlante, balayant les derniers vestiges de « l’apparatchikisme » dans l’ex-chasse gardée. Géorgie, Ukraine, Kirghizie et Ouzbékistan (où elle fût un échec). Les media russes virent la main de la CIA derrière les « innocentes ONG » financées pour certaines par Soros. Leurs dirigeants furent plus prudents dans leurs déclarations mais n’en pensaient certainement pas moins, bien qu’il ne faille sous estimer, comme le souligne Hélène Carrère d’Encausse le poids des diasporas dans ces mouvements.

Tout cela explique la tentation du « grand large » diplomatique de la Russie, et à défaut d’une politique de puissance, une certaine surenchère verbale. La Russie entretient ainsi d’excellents rapports avec l’Inde, dont elle a formé plusieurs générations de cadres politiques. Elle a quasiment normalisé ses rapports avec la Chine, même si elle ne se fait pas d’illusions sur les tentations de « peuplement »par Pékin de cette Sibérie si désespérément dépeuplée. Elle donne surtout dans la politique islamique ces derniers temps, s’étant rapproché de l’Arabie Saoudite (échauffée par la guerre d’Irak) renonçant ainsi à bon escient à une vaine guerre des prix du pétrole. Et puis elle entretient d’excellents rapports avec l’Iran, qui s’est toujours abstenu de condamner son intervention en Tchétchénie. Les russes y ont construit une centrale nucléaire et livré des tonnes d’armements. Sans oublier la Syrie, qui a toujours été gâtée par Moscou. Et puis, il faut souligner cette nouvelle antienne chez Poutine qui est d’invoquer à tout de bout champ la composante « islamique » de l’identité russe, qui renvoie comme le note encore l’académicienne (L’empire d’Eurasie – 2005) à la dimension eurasienne de l’ex-empire russe. Nostalgie... En tous cas, ce nouvel anti-américanisme doublé d'islamophilie (de façade chez les russes) explique certainement l'emballement de Chirak qui fût prompt à délivrer une décoration plus qu'honorifique à Vladimir Poutine.

On peut donc dire que la diplomatie néocon, marquée par la méconnaissance des fondamentaux de la realpolitik, aura paradoxalement replacé la Russie dans le jeu diplomatique. Ostensiblement humiliée par les Etats-Unis en Europe de l’Est, dans le Caucase et en Asie Centrale, les russes se sont rapprochés des américano-sceptiques comme la Chine (et dans une bien moindre mesure l’Inde) et des anti-occidentaux assumés (Syrie, Iran) ou honteux (Arabie Saoudite). Mais malheureusement les néocons n’ont toujours désespérément rien compris à l’âme russe et ils s’acharnent. Et c’est un atlantiste assumé qui vous dit çà. Tout le monde peut comprendre l’intérêt d’un bouclier anti-missiles devant la folie avérée des mollahs mais pourquoi centraliser le dispositif en République Tchèque, qui est d’ores et déjà hors de portée de leurs missiles (2000 km d’après les experts) ? On pense également à la maladresse récente du gouvernement estonien qui a pu contribuer à renforcer le sentiment persistant d’humiliation. Encore que dans cette histoire je serai le premier à dédouaner les USA, sachant que les baltes n'étaient pas les plus fervents copains de l’armée rouge du temps de l’opération Barbarossa….Un peu de paranoïa forcée par la vodka sur ce coup-ci. Mais notons également qu'avec les nouvelles excroissances de l’OTAN à l’Est (carte 3), les russes se voient renvoyés en pleine figure leurs échecs répétés pour constituer un système de défense collective avec leurs anciennes républiques.

Au final, je pense que dans cette histoire, la France, mais aussi l’Europe Entière, ne devrait pas trop péremptoirement prendre position, sachant que la naoeurope (Mimi Maty géopolitique dixit un ami que je salue) est complètement instrumentalisée par les 2 grands. Au contraire, la France aurait tout à gagner à essayer de calmer le jeu en essayant de rappeler quelques fondamentaux à chacun mais peut-être avant tout aux USA : premièrement que la Russie a un rôle historique de protection de la frontière est de l’Europe et de containment des hordes asiatiques et islamiques. Ensuite que le Caucase et l’Asie Centrale sont les 2 centres de croissance rapide du salafisme et du terrorisme mondial, le Caucase étant également depuis près d’1 millénaire le « limes » de tous les dangers pour le monde chrétien en proie aux assauts répétés de l’Islam. Il ne serait peut-être pas déplacé de reconnaître que le peuple russe a su assez bien tenir la maison jusque là et ce, en dépit de tous, y compris des anglais et des français alliés de la Turquie pendant la Guerre de Crimée par exemple. Enfin et surtout, il ne serait pas vain d’arrêter l’escalade en Asie Centrale qui ne pourra que profiter à moyen terme (disons 20 à 30 ans en terme de « temps historique ») à la Chine qui risque bien de rafler la mise au final devant l’épuisement du monde slavo-occidental. Là je parle sans ambages car je sais que 5YL est inaccessible en Chine aux dernières nouvelles (ce qui est assez flatteur dans le fond). Ca nous éloigne du bouclier anti-missiles en Europe de l’Est tout cela, c’est vrai, mais qui peut nier que les vrais enjeux de cette guéguerre des mots, qui s’accélère depuis un an, sont mondiaux ? Alors un petit peu de calme et de raison chez les diplomates boursouflés ne ferait décidément pas de mal.

Cet article ne plaira peut-être pas aux plus atlantistes que moi, et il y en a quelques uns sur 5YL, mais comme l’a dit notre nouveau président le soir de son élection, un bon allié doit aussi faire entendre des opinions contraires. Pour ma part je constate, que derrière une façade kgébiste incontestablement déplaisante, Vladimir Poutine demeure extrêmement populaire chez les russes, et qu’il commence tout juste à relever la Russie de l’incroyable gabegie dans laquelle l’avait plongé Eltsine. Il y a quelque chose qui renaît à l'est, n'en déplaise aux fâcheux. Et il est donc bien trot tôt à mon goût pour que la Russie renoue avec ses vieux démons. Alors pourquoi ne pas l'aider à s'en débarasser plutôt ?