Cela faisait plus de 200 ans en effet que chaque fois que la France s’offrait un nouveau dĂ©part, elle se payait une constitution au passage. Alors si la constitution prĂ©sente vivait toujours c’est que nous Ă©tions encore dans l’âge des possibles. Et on s'accrochait donc Ă cette Vème RĂ©publique, lui passant toutes ses avanies, ses absurditĂ©s qui s’accumulaient. Un premier ministre dĂ©crĂ©tait le regroupement familial ? On s’abstenait de l’ouvrir car c’était l’occasion rĂŞvĂ©e de faire taire la banlieue rouge. Une ancienne dĂ©portĂ©e faisait voter le suicide dĂ©mographique du peuple français ? On l’absolvait car les souffrances passĂ©es valaient bien toutes celles prĂ©sentes et Ă venir. Un PrĂ©sident abolissait la peine de mort contre le souhait des deux tiers de la Nation de l'Ă©poque ? On oubliait, car après tout c’était le LĂ©viathan tout fraĂ®chement Ă©lu et a qui l’on venait juste de lui dĂ©lĂ©guer ce qui nous restait de « vouloir vivre ensemble ». Un ex ( ?)-trotskiste affichait sa prĂ©fĂ©rence pour le malthusianisme Ă©conomique et le partage de la pĂ©nurie ? Le prix Ă payer pour une dissolution mal calculĂ©e.

Oh, il y en eĂ»t bien d’autres par la suite, c’est certain. Mais disons que de 1981 Ă 1995, l’UMPS, le parti unique frankistanais bipolaire schizophrène s’attela consciencieusement Ă neutraliser les effets pervers de ses couches lĂ©gislatives successives par l’alternance des postures. Un coup de post-marxisme, un coup de rĂ©alisme (Ă crĂ©dit). Mais statu quo au final. Avantage : rien d’irrĂ©versiblement compromis en surface, mais les maux prĂ©cĂ©demment Ă©noncĂ©s poursuivaient leurs travail de sape. Les lĂ©gislations s’ajoutaient mais cohabitaient, une loi n’en annulant pas forcĂ©ment une autre. Toujours plus de droits en tous cas : c’est comme cela qu’on arrive aujourd’hui Ă un Code de la SĂ©curitĂ© Sociale de 2600 pages, mais passons. Cette incohĂ©rence eĂ»t un coĂ»t nĂ©anmoins : de 1981 Ă 2600, la Dette publique a Ă©tĂ© multipliĂ©e par 11. Prix de l’électoralisme dira-t-on, ou du corporatisme. Prix de la paix sociale en tous cas.

L’annĂ©e 1995 aura brutalement marquĂ© la fin de cette fausse paix sociale achetĂ©e Ă prix fort pendant plusieurs gĂ©nĂ©rations. Tout d’un coup une gĂ©nĂ©ration se braquait et marquait la « Fin de l’Histoire ». « Le progrès s’arrĂŞterait avec nous » aurait-on pu entendre. Avec un peu plus de 10 ans de recul, on s’aperçoit aujourd’hui que les manifs corporatistes anti-loi JuppĂ© marquèrent en quelque sorte la fin de la volontĂ© politique issue de la lĂ©gitimitĂ© des urnes, et quelque part la fin de la puissance publique elle-mĂŞme. Après plus de 6 mois de stand-by Ă s’entre-dĂ©chirer et Ă se regarder le nombril (dĂ©mission de Madelin, nĂ©ant lĂ©gislatif des 100 jours…), le gouvernement sortait une rĂ©forme nĂ©cessaire, mais pourtant enterrĂ©e devant la rue toute puissante. Ce n’etait pourtant pas la première fois qu’on entendait la rue sous la Vème, qu’on se rappelle pour cela les lois Devaquet ou Savary. Mais ce fĂ»t la première oĂą l’on entendit plus qu’elle. Et alors qu’il eĂ»t Ă©tĂ© possible d’emporter la mise devant l’asphyxie financière du « mouvement social », le Pouvoir, qui pourtant cumulait tous les pouvoirs (ElysĂ©e, Matignon, AssemblĂ©e Nationale, SĂ©nat, RĂ©gion… mais aussi les media et l’économie), renonça Ă l’exercer. Fin de l’Histoire. DĂ©buts des soins palliatifs.

La suite est connue. Tous les gouvernements sortants battus en passant aux urnes. Et le dĂ©voiement intĂ©gral de l’esprit des institutions ,et plus loin de ce qui pourrait ĂŞtre l’esprit de la RĂ©publique. Car 1995, comme le notait en commentaire Le Misanthrope modĂ©rĂ©, c’est aussi le Discours du Vel’ d’Hiv (16 juillet)et la dernière trahison du Gaullisme par un PrĂ©sident qui commençait tout juste Ă se dĂ©voiler en parlant de responsabilitĂ© collective La France fĂ»t soudainement rĂ©duite conceptuellement Ă son Etat, cad Ă la providence des opportunistes depuis Papon jusqu’à l’ENA, oĂą l’on a bien compris que servir permet aussi de se servir. C’est cela dĂ©sormais la continuitĂ© de l’Etat : la route de la servitude (volontaire et grassement rĂ©munĂ©rĂ©e), qui vous envoie d’un cabinet ministĂ©riel aux Ă©tats-majors du CAC par cooptation. Colbertisme mal compris et capitalisme de connivence. ConsanguinitĂ© garantie.

L’avenir aboli, le prĂ©sent compromis, le passĂ© insultĂ©, la volontĂ© politique avortĂ©, il ne restait plus Ă abolir que la vox populi elle-mĂŞme : personne ne sĂ»t aussi bien faire cela que la grande Chiraque. Certes il y avait eu les cohabitations Mitterrandiennes, mais accepter la cohabitation de la part d’un gaulliste trademarkĂ© semblait un comble, et cela se produisit pourtant et Ă plusieurs reprises. Puis vint le rĂ©fĂ©rendum europĂ©en sur un sujet autrement plus important que la rĂ©gionalisation de 1969, et qui touchait en plus au domaine rĂ©servĂ© de la politique Ă©trangère. La vox populi etait donc elle aussi abrogĂ©e sous sa forme rĂ©fĂ©rendaire. Restait Ă©ventuellement la Loi : le CPE s’en est occupĂ©. PromulguĂ©e mais non appliquĂ©e. Nouvelle Ă©tape dans la politique verbale.

Ce qui fait loi dĂ©sormais c’est bien le verbe en effet. Le verbe haut de la rue ou de la tribune de l’ONU, et le verbe des imprĂ©cateurs en tous genres. Le verbe est de toutes les trahisons : trahison de notre hĂ©ritage culturel avec ses complots d’alcĂ´ve pour ne pas inclure notre hĂ©ritage judĂ©o-chrĂ©tien dans le prĂ©ambule de la constitution zĂ©ropĂ©enne ; trahison aussi via ces passes d’armes symboliques dans les coulisses du Machin qui nous ont conduit Ă renier une alliance bicentenaire. Au lieu de menacer d’un veto qu’on aurait d’ailleurs pas eu les c… d’appliquer, pourquoi ne nous sommes nous pas abstenus ? Par bravade… (et qu’on ne vienne pas me parler de panache, car pour avoir du panache il faut un sabre Ă la main, n’est pas Lepic qui veut).

La constitution n’est donc plus que cela. Un amas de verbes et de déclaration d’intentions. La politique en France ne se réduirait-elle pas d’ailleurs qu’à l’intention et à l’engagement plutôt qu’à l’action. A la promesse en somme qui n’engage que ceux qui l’entende. Car c’est donc la 12ème fois que le congrès se réunit sous Chirak, et la constitution en sera donc à sa 22ème révision. Quand on sait que la constitution américaine n’aura été qu’amendée 27 fois en moins deux siècles et demi, on reste quand même songeur sur la valeur toute relative qu’a désormais la notre. Surtout on relèvera qu’il aura fallu la modifier 2 fois pour un sujet aussi fondamental que … la Nouvelle-Calédonie. De quoi bâtir pour l’avenir assurément.

Ces 3 rĂ©visions consĂ©cutives que le congrès aura consacrĂ©, entĂ©rinent pour le coup le pur verbalisme de notre « norme suprĂŞme » et sa dĂ©chĂ©ance complète : 2 d’entre elles tentent de sanctuariser d’ailleurs des promesses socialistes que Chirak fait brusquement siennes et sans dĂ©bat parlementaire. Autant on pourrait dire que sur la Nouvelle-CalĂ©donie, il y a eu en son temps un rĂ©fĂ©rendum, mais sur la peine de mort ? Question au passage, Ă part aux criminels, Ă qui cela a profitĂ© cette abolition (oui je sais, aux victimes d’erreurs judiciaires…)? En tous cas, cela s’inscrivait pleinement dans la continuitĂ© de la rĂ©vision de 2005 sur la Charte de l’environnement, cad d’une pure dĂ©claration d’intention sans portĂ©e juridique vraiment palpable.

Dès lors en la rĂ©visant 22 fois, notre constitution aura perdu de sa portĂ©e en devenant un fourre-tout pour dirigeant pressĂ© de finir le sale-boulot. Et finalement tout y sera passĂ© : la Norme suprĂŞme, la vox populi, la loi, la volontĂ© politique et mĂŞme l’autoritĂ© de l’Etat qui a avalisĂ© la cession de facto de pans entiers du territoire aux « enfants perdus de la RĂ©publique ». Mais bon, que l’on se rassure, tout cela ne sont plus que des mots. Car si VIème rĂ©publique il y a, elle devra se doter d’un nouveau prĂ©ambule et remettre donc Ă plat tous ces non-sens, et surtout aller au delĂ des mots, vers des actes autrement plus fondateurs.